Histoire et origines de la cornemuse
Des plaines antiques du Moyen-Orient aux collines sauvages des Highlands : voyage au cœur d'un instrument millénaire.
- 1. Les origines antiques : du Moyen-Orient au bassin méditerranéen
- 2. L'Empire romain : l'askaules grec et l'utricularius de Néron
- 3. Le Moyen Âge européen : un instrument universel et populaire
- 4. L'enracinement dans les Highlands et la dynastie des MacCrimmon
- 5. Le piobaireachd (Ceòl Mòr) : l'art classique suprême
- 6. Culloden, 1746 et le mythe de la proscription de la cornemuse
- 7. Les champs de bataille modernes : de la Somme à Sword Beach
- 8. De la tradition régimentaire à la Great Highland Bagpipe moderne
1. Les origines antiques : du Moyen-Orient au bassin méditerranéen
Contrairement à une idée reçue tenace, la cornemuse n'est pas née dans les brumes d'Écosse. Ses racines plongent dans les civilisations du Proche-Orient antique et du bassin méditerranéen, il y a plus de deux millénaires.
Le principe acoustique à la base de l'instrument est simple mais révolutionnaire pour l'époque : adjoindre un réservoir d'air étanche (une outre en peau de chèvre, de mouton ou de vessie animale) à un tuyau mélodique muni d'une anche. Ce système permettait au musicien de contourner la contrainte pulmonaire humaine en maintenant une réserve d'air continue sous son bras, éliminant ainsi le besoin de pratiquer la respiration circulaire continue.
Des représentations iconographiques et des témoignages textuels attestent de la présence d'instruments à anche simple ou double reliés à une outre dès l'Égypte antique, la Mésopotamie et la Grèce classique. Le chanter primitif était souvent taillé dans un roseau épais, et le sonneur alimentait le réservoir par un court chalumeau en bois.
2. L'Empire romain : l'askaules grec et l'utricularius de Néron
Dans le monde hellénistique, l'instrument était nommé askaules (de askos, l'outre, et aulos, le tuyau). Les Romains adoptèrent et romanisèrent cet instrument sous l'appellation d'utriculus, et le musicien qui en jouait portait le titre d'utricularius.
L'anecdote historique la plus célèbre de cette époque nous vient de l'historien romain Suétone dans sa Vie des douze Césars. Il rapporte que l'empereur Néron (37 à 68 de notre ère), passionné d'arts et de musique scénique, s'exerçait assidûment à l'utriculus. Dans les derniers jours de son règne tumultueux, Néron fit même le vœu solennel d'offrir au peuple un grand concert public où il jouerait lui-même de l'orgue hydraulique, du choraules et de la cornemuse romaine en cas de victoire militaire.
Les légions romaines, en marchant à travers toute la Gaule, la péninsule Ibérique et jusqu'au mur d'Hadrien en Grande-Bretagne, ont transporté ces instruments pastoraux dans leurs bagages, ensemençant les traditions populaires locales de toute l'Europe occidentale.
3. Le Moyen Âge européen : un instrument universel et populaire
Du 12ème au 15ème siècle, la cornemuse traverse un véritable âge d'or à travers tout le continent européen. Loin d'être cantonnée aux seules régions celtiques, elle résonne alors dans les cours seigneuriales de France, d'Italie, d'Angleterre, d'Allemagne et des royaumes ibériques.
Les célèbres manuscrits des Cantigas de Santa Maria, rédigés sous le règne d'Alphonse X de Castille au 13ème siècle, regorgent d'enluminures montrant des musiciens jouant de cornemuses à un bourdon d'épaule. À cette époque, l'instrument gagne son premier bourdon fixe (ténor), accordé à l'octave de la tonique du tuyau mélodique, ce qui confère à la musique sa texture harmonique continue si reconnaissable.
En Angleterre comme en France, la cornemuse est l'instrument central des danses villageoises, des noces et des processions paysannes, avant que l'essor des instruments à cordes et du clavier polyphonique ne relègue progressivement les cornemuses aux marges rurales au cours de la Renaissance.
4. L'enracinement dans les Highlands et la dynastie des MacCrimmon
C'est dans le nord-ouest de l'Écosse, au cœur des Highlands et des Hébrides, que la cornemuse va trouver un terrain d'élection unique et se hisser à un niveau de prestige sans équivalent. Vers la fin du 15ème siècle, elle détrône la harpe celtique (la clàrsach) comme instrument d'apparat officiel des chefs de clans gaéliques.
Dans cette société clanique hautement hiérarchisée, le sonneur en chef (le Piper) devient un haut dignitaire du clan. Il bénéficie d'un statut héréditaire, de terres franches d'impôt et d'un rôle crucial : accompagner le chef lors des rassemblements officiels, sonner le rassemblement guerrier, célébrer les naissances et lamenter les morts.
La plus illustre dynastie de sonneurs de toute l'histoire écossaise est sans conteste la famille MacCrimmon. Pendant plus de deux siècles (du 16ème au milieu du 18ème siècle), les MacCrimmon ont servi les chefs du clan MacLeod au château de Dunvegan sur l'île de Skye. Établis à Borreraig, ils y ont fondé une véritable académie musicale d'élite. Les élèves sonneurs venus de toute l'Écosse y suivaient un cursus rigoureux durant sept années consécutives, mémorisant des centaines de pièces par transmission orale grâce au canntaireachd (système mnémotechnique de syllabes chantées codifiant chaque note et ornementation).
La tradition populaire locale prêtait aux MacCrimmon un talent surnaturel, affirmant qu'un chanter d'argent leur avait été offert par une reine des fées (la fée de Dunvegan) en échange de leur dévouement absolu à la musique.
5. Le piobaireachd (Ceòl Mòr) : l'art classique suprême
Contrairement aux marches et aux danses rapides (reels, jigs, strathspeys) qui forment le Ceòl Beag (« petite musique »), les sonneurs des Highlands ont élaboré une forme monumentale de musique savante : le Piobaireachd (ou Ceòl Mòr, « grande musique »).
Le piobaireachd est une forme de thème et variations d'une rigueur architecturale stupéfiante, dont chaque exécution peut durer entre 10 et 25 minutes :
- L'Ùrlar : Le thème fondamental, noble et solennel, qui expose la mélodie et la couleur modale de l'œuvre.
- Les variations mélodiques : Des développements successifs (comme le Siubhal ou le Dithis) qui alternent des notes d'ornementation rapides et des retours cadencés sur la tonique.
- Le Taorluath : Une variation où s'enchaîne une ornementation complexe à quatre battements sur chaque temps fort.
- Le Crunluath : L'apothéose technique, avec des ornements ultra-rapides demandant une indépendance totale des doigts.
- Le retour à l'Ùrlar : L'œuvre s'achève par la réexposition solennelle du thème d'ouverture, créant un sentiment d'achèvement méditatif et circulaire.
6. Culloden, 1746 et le mythe de la proscription de la cornemuse
La date du 16 avril 1746 marque un tournant tragique pour la culture des Highlands. Lors de la bataille de Culloden, l'armée jacobite fidèle au prince Charles Édouard Stuart est écrasée en moins d'une heure par les troupes hanovriennes du duc de Cumberland. S'ensuit une répression féroce destinée à briser définitivement l'autonomie des clans.
Une légende très répandue prétend que le gouvernement britannique aurait promulgué une loi bannissant expressément la cornemuse en la classant comme « arme de guerre ». Qu'en est-il dans les faits historiques ?
Le texte de loi officiel adopté par le Parlement de Westminster en 1746, le Disarming Act (loi sur le désarmement), interdisait formellement le port des armes à feu, des épées, ainsi que l'usage de la tenue traditionnelle des Highlands (le tartan et le kilt). En réalité, le texte de loi ne mentionnait nulle part le mot cornemuse.
Cependant, l'assimilation de l'instrument à une arme découle d'un procès retentissant : celui du sonneur jacobite James Reid, capturé après la prise de Carlisle. Devant les juges de York, Reid plaida non coupable en affirmant qu'il n'avait jamais porté d'épée ni de fusil, mais seulement sa cornemuse. Le tribunal rejeta sa défense, déclarant qu'un régiment des Highlands ne marchait jamais sans sonneur et que la cornemuse constituait donc aux yeux de la cour un instrument de guerre à part entière. James Reid fut condamné et exécuté en novembre 1746, forgeant ainsi le mythe de l'instrument hors-la-loi.
7. Les champs de bataille modernes : de la Somme à Sword Beach
Paradoxalement, après la dissolution du système clanique, c'est l'armée britannique elle-même qui va assurer la survie et la diffusion mondiale de la cornemuse en intégrant des sonneurs au sein des régiments écossais (Black Watch, Gordon Highlanders, Cameron Highlanders, Argyll and Sutherland Highlanders).
Pendant la Première Guerre mondiale, les sonneurs marchaient debout en tête des vagues d'assaut, désarmés, pour galvaniser le courage des troupes sous un déluge d'artillerie et de mitrailleuses. Le tribut payé fut effroyable : plus de 1 000 pipers britanniques et canadiens furent tués et près de 600 blessés dans les tranchées de la Somme, d'Ypres et de Loos. Face à ces pertes massives, le commandement interdit formellement aux sonneurs de jouer en première ligne.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, un homme choisit pourtant de braver cette interdiction : le piper Bill Millin. Le 6 juin 1944, lors du débarquement de Normandie, le brigadier lord Lovat ordonna à son sonneur personnel de 21 ans de marcher sur Sword Beach en kilt, armé uniquement de sa cornemuse, pour jouer Highland Laddie et The Road to the Isles. Des prisonniers de guerre allemands capturés plus tard affirmèrent que leurs tireurs d'élite n'avaient pas tiré sur lui, convaincus qu'il avait perdu la raison au milieu du fracas des bombes.
8. De la tradition régimentaire à la Great Highland Bagpipe moderne
Au cours des 19ème et 20ème siècles, la cornemuse écossaise s'est stabilisée dans sa configuration contemporaine : la Great Highland Bagpipe (GHB) ou Pìob Mhòr. Elle comporte :
- Un chalumeau mélodique (chanter) percé de 9 notes (du Sol grave au La aigu) avec son échelle modale mixolydienne spécifique.
- Deux bourdons ténors accordés une octave sous la tonique (La à 476 Hz environ).
- Un grand bourdon basse accordé deux octaves sous la tonique.
- Une facture d'ébénisterie d'art, traditionnellement réalisée en African Blackwood (Dalbergia melanoxylon) avec des garnitures en argent, en buis ou en ivoirine.
Sous l'égide d'institutions fondatrices comme la Piobaireachd Society (fondée en 1903) et le National Piping Centre de Glasgow, la cornemuse est devenue un instrument de précision académique internationale, cultivé par des dizaines de milliers de sonneurs sur tous les continents.